“Antisionisme ou barbarie” Entretien avec Maxime Benatouil

On lira ci-dessous le début d'un interview de Maxime Benatouil réalisé par Rob Grams, dont on pourra trouver l'intégralité sur le site Frustration. Maxime Benatouil est militant dans deux organisations juives décoloniales : l’Union juive française pour la paix et Tsedek, ainsi qu’à la France insoumise. Il est également le co-auteur, aux côtés de personnes comme Judith Butler, Houria Bouteldja, Françoise Vergès, Frédéric Lordon et Naomi Klein, d’un ouvrage collectif paru à La Fabrique en 2024, Contre l’antisémitisme et ses instrumentalisations, dans lequel il signe un texte intitulé “De gauche, antiraciste et sioniste ? Pour en finir avec une contradiction qui persiste”.
Laburpena euskaraz : Hona hemen, Maxime Benatouili Rob Grams-k egindako elkarrizketa baten zati batzuk, Frustration webgunean osorik aurki daitezkeenak. Maxime Benatouil bi erakunde judu deskolonialetako militantea da : UJFP eta Tsedek. Era berean, Judith Butler, Houria Bouteldja, Françoise Vergès, Frédéric Lordon eta Naomi Klein bezalako pertsonekin batera, Antisemitismoaren eta bere instrumentalizazioen aurka 2024an La Fabrican agertutako lan kolektibo baten egilekidea da.
Au début de ton texte, tu évoques une résolution peu connue de l’Assemblée générale des Nations unies qui assimile le sionisme à “une forme de racisme et de discrimination”. Est-ce que tu peux nous rappeler rapidement ce qu’on entend par sionisme, et si tu considères, toi aussi, qu’il s’agit d’une forme de racisme
Oui, cette résolution de l’ONU a été invalidée en 1991, mais son contenu reste, à mes yeux, extrêmement pertinent. Le sionisme est bien une forme de racisme et de discrimination raciale. Pour le comprendre, il faut faire un petit détour historique.
Souvent, quand on parle du sionisme – du moins en France jusqu’au 7 octobre – le sujet suscite du malaise : on entend « ah, c’est compliqué », ou bien « maintenant, l’État d’Israël existe ». Très peu de gens, en dehors des milieux de solidarité avec la Palestine ou des cercles intellectuels arabes – notamment palestiniens et libanais –, définissent le sionisme pour ce qu’il est réellement : un colonialisme de peuplement.
Il y a une expression que j’aime beaucoup de Gilbert Achcar [ndlr : intellectuel et universitaire libanais, spécialiste du monde arabe et des relations internationales], qui parle de la « dualité du projet sioniste ». Le sionisme naît en Europe centrale et orientale, dans un contexte d’éveil des nationalités : de nombreux peuples cherchent à se constituer en États-nations alors qu’ils vivent encore sous le joug des empires ottoman ou austro-hongrois – Grecs, Bulgares, Roumains, Lettons, etc.
Les Juifs, eux, subissent à la même époque des pogroms d’une extrême violence, et la résurgence de l’antisémitisme – notamment avec l’affaire Dreyfus – met à mal le principe d’assimilation bourgeoise qui semblait jusqu’alors possible. Dans ce contexte, certains voient dans le sionisme politique une réponse à la « question juive » : un mouvement nationaliste et d’émancipation collective mais qui se heurte à une réalité fondamentale : il n’a pas de territoire propre.
Le choix du mouvement sioniste se porte alors sur la Palestine, parce que, dans la tradition juive, c’est Eretz Israel, la « terre d’Israël ». Ce choix renvoie à des affects puissants : comme tout nationalisme, le sionisme cherche à parler aux tripes, à l’émotion collective.
Si Achcar parle de « dualité du projet sioniste », c’est justement parce que ce projet est à la fois un mouvement d’émancipation nationale – comme tant d’autres en Europe à l’époque – et un projet de colonialisme de peuplement. Le sionisme réellement existant, celui qui s’est mis en œuvre sur le terrain, est un projet suprémaciste par essence : il s’agit de créer un État juif pour les Juifs, une démocratie exclusivement juive – ce qui est évidemment une contradiction dans les termes.
Sa mise en œuvre passe par la dépossession de la Palestine, où vivait déjà un peuple, avec son histoire, sa culture, son économie, son tissu social. L’objectif était de « faire place nette », de remplacer la population indigène par de nouvelles vagues d’immigration juive. Le cœur du projet sioniste, tel qu’il s’est matérialisé, c’est d’accaparer une terre arabe avec le moins d’Arabes possible à l’intérieur – d’où le refus du droit au retour des Palestiniennes et Palestiniens expulsés.
Tu expliques que qualifier quelqu’un de “sioniste”, c’est caractériser un positionnement politique, et non pas “une manière voilée de le renvoyer négativement à sa judéité”. Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi eu, notamment par le passé, une utilisation antisémite ou d’extrême droite de ce mot ?
Il faut en effet analyser, prendre du recul, voir ce qu’il se passe quand quelqu’un est qualifié de “sioniste”. Aujourd’hui, c’est devenu un mot presque imprononçable, comme si le dire revenait à dire “Juif” de manière déguisée. Moi, je suis en désaccord avec cette idée.
Cela dit, je reconnais qu’il existe parfois de la confusion dans la manière dont le mot est employé. Je me souviens, par exemple, d’un épisode où Finkielkraut — pour qui, vous vous doutez, je n’ai pas de grande sympathie — était allé, par provocation, déambuler dans un rassemblement de Gilets jaunes. Des manifestants lui avaient lancé : “Finkie, sale sioniste, retourne en Israël.” Là, on voit bien le problème : cette phrase est elle-même une revendication sioniste, puisqu’elle assimile les Juifs de France à une autochtonie israélienne. C’est une façon de dire : “ta place est là-bas”, ce qui est précisément l’un des fondements du sionisme. Donc oui, ça peut parfois être puant et confus.
Mais quand on qualifie par exemple l’UEJF — l’Union des étudiants juifs de France — de “sioniste”, là, c’est une position politique objective. Leur logo représente une carte du “Grand Israël”. Leurs activités, leurs rencontres avec des députés israéliens ouvertement suprémacistes, ou encore l’organisation d’une partie de leurs universités d’été dans les territoires occupés, tout cela montre qu’ils participent concrètement à l’accomplissement du colonialisme de peuplement israélien. Dans ce cas, “sioniste” n’est pas une insulte : c’est un constat politique.
En revanche, il est évident qu’on a vu des personnalités comme Soral ou Dieudonné instrumentaliser l’antisionisme dans une logique antisémite. Il faut donc tenir les deux bouts du problème : reconnaître cette instrumentalisation tout en refusant qu’elle serve de prétexte à disqualifier toute critique du sionisme.
Le problème aujourd’hui, c’est qu’on crie très vite à l’antisémitisme dès qu’on évoque le sionisme. C’est devenu un mot qui gêne, parce qu’il oblige à regarder en face une situation ancienne et structurelle. Quand on aborde sérieusement la question du sionisme, on acte deux choses : d’abord, que tout n’a pas commencé le 7 octobre 2023 ; ensuite, que le problème ne date pas de 1967, mais bien de 1948, voire d’avant, au moment de la partition de la Palestine et de la création d’un État suprémaciste juif distribuant droits et privilèges selon l’appartenance ethno-religieuse.
Les Palestiniens d’Israël — ceux qui n’ont pas été expulsés en 1948 — ont vécu sous couvre-feu militaire jusqu’au milieu des années 1960. Aujourd’hui encore, l’ONG palestinienne Adalah recense plus de soixante lois discriminatoires envers eux. Cela montre bien que le régime d’apartheid israélien, même s’il prend des formes différentes en Cisjordanie, se déploie aussi au sein même d’Israël.
Tu as évoqué “le droit au retour”. Comment peut-on envisager concrètement les modalités du retour ?
Là, tu ouvres une grande question — même plus qu’une question, un véritable chantier. Et je ne prétends pas avoir de réponse clé en main, ni que ce soit mon rôle d’en formuler une. Ce sera une décision souveraine du peuple palestinien, dans toutes ses composantes : celles et ceux qui vivent sous occupation, mais aussi la diaspora, les réfugiés et leurs descendants.
Ce qu’on peut faire, en revanche, c’est regarder les précédents historiques. Il existe des exemples de situations où des populations ont été massivement expulsées, et où la fin d’un régime d’apartheid a posé la question du retour et de la réparation. Je pense bien sûr à l’Afrique du Sud, mais aussi à des contextes où cette réintégration n’a pas eu lieu, comme en Algérie : avant que la guerre ne s’envenime, certaines composantes du Mouvement de libération nationale envisageaient la possibilité d’un avenir commun incluant les Juifs indigènes d’Algérie, francisés par le décret Crémieux de 1870. Ces expériences, réussies ou non, peuvent nourrir notre réflexion.
Mais, au fond, il faut revenir à un principe simple : tant qu’il y aura une inégalité aussi profonde entre les Juifs du monde — qui, comme moi, peuvent en un claquement de doigts obtenir la citoyenneté israélienne, circuler dans toute la Palestine historique, voire s’installer dans les territoires occupés — et les Palestiniens, qui, comme Rima Hassan, n’ont pas ce droit, on ne pourra pas parler de justice.
C’est le nœud fondamental : le droit au retour, c’est la possibilité pour un peuple de circuler librement sur sa terre, de partir et de revenir. Aujourd’hui, un Palestinien de Gaza ou de Jérusalem-Est, s’il parvient à quitter le territoire — ce qui coûte cher et met sa vie en danger —, ne peut pas revenir. Ces libertés-là, dont bénéficient les Juifs du monde entier et, plus encore, le collectif national judéo-israélien, doivent évidemment être étendues à toutes les composantes du peuple palestinien. Pour le reste, ce n’est ni mon rôle ni ma place de définir les modalités précises de ce retour. Mais il existe des précédents historiques et des ressources sur lesquelles s’appuyer pour penser concrètement cette justice-là.
Le vrai problème, c’est l’accaparement colonial : des ressources, des terres, de l’histoire, des droits. Tant que cet accaparement perdure, il ne peut pas y avoir d’égalité. Le droit au retour ne pourra devenir effectif que s’il y a d’abord une désionisation du régime israélien. Sinon, ce ne seront que des mots, des négociations, des accords de façade, peut-être quelques réparations financières, mais rien de réel. Tant qu’il n’y aura pas de politique de l’égalité, donc de désionisation effective, ce droit restera symbolique.
Tu écris également que “les partisans de la solution à deux États peuvent, sous condition, être intégrés au bloc antisioniste égalitariste”. Est-ce qu’on peut revenir sur ce qu’on entend par “solution à deux États” — ce qu’elle pose ou non comme problème — et sur ce que tu désignes, toi, par “antisionisme égalitariste” ?
C’est sans doute la partie la plus provocatrice de mon chapitre. L’idée m’est venue après plusieurs discussions assez tendues avec des militants d’organisations que je qualifie de judéo-sionistes de gauche — comme JJR ou Golem. Ces gens-là nous disaient, à nous de Tsédek, de la FI ou de l’UJFP : “vous êtes des sionistes, puisque vous reconnaissez de fait une souveraineté judéo-israélienne sur une partie de la Palestine historique”. Et, de fait, qu’on le veuille ou non, un collectif national judéo-israélien existe. Il y a la langue hébraïque ressuscitée, une mémoire, des morts enterrés sur place… On ne peut pas faire comme si cela n’existait pas.
Mais la vraie question, ce n’est pas qui contrôle la terre, c’est comment la terre se partage. Les Palestiniens, eux, ont un rapport à la terre beaucoup moins utilitariste, beaucoup moins colonial, que celui qu’en ont les Israéliens.
Pour ma part, je ne crois plus à la solution à deux États. J’y ai cru, dans ma jeunesse — à l’époque où j’étais plutôt “sioniste de gauche”. Mais en y réfléchissant, cette solution ne ferait qu’entériner une forme d’apartheid reconnue par le droit international.
Déjà, il faut rappeler que le projet même de partition de la Palestine, voté en 1947, est un projet colonial. Je préfère d’ailleurs le mot anglais “partition” à “partage”, qui laisse entendre qu’il y aurait eu un accord équilibré entre deux parties — ce qui n’a jamais été le cas. À l’époque, beaucoup de pays n’avaient pas encore conquis leur indépendance et ne siégeaient pas à l’ONU. Ce sont donc les grandes puissances, occidentales et soviétiques, qui ont validé cette partition injuste.
Alors, pourquoi pas deux États ? Peut-être de manière transitoire, je peux le concevoir. Vu la violence accumulée depuis 77 ans — et tout particulièrement ces deux dernières années — je comprends très bien que beaucoup de Palestiniens ne veuillent plus rien avoir à faire, pour un temps, avec le collectif national judéo-israélien. Je peux entendre cela. Mais cette séparation porte en elle le germe de l’apartheid. Parce qu’en réalité, elle conduirait forcément à chasser les 20 % de Palestiniens qui vivent déjà dans l’État d’Israël : leur dire “rentrez chez vous”, alors qu’ils sont justement chez eux. Et rien n’empêcherait la partie dominante, c’est-à-dire israélienne, de chercher à constituer un État ethniquement homogène, un fantasme raciste et colonial sur une terre profondément plurielle.
C’est pour cela que je parle, à l’inverse, d’antisionisme égalitariste. Je veux le distinguer de l’antisionisme judéo-religieux, aujourd’hui très minoritaire, mais qui fut historiquement central. Dans le livre L’antisionisme : une histoire juive, mes camarades de l’UJFP rappellent que les premiers antisionistes étaient juifs, et qu’ils considéraient qu’une présence juive de masse en Palestine ne pouvait avoir lieu qu’après la venue du Messie. Depuis 1967, tout cela s’est renversé : la conquête des territoires occupés mentionnés dans la Torah a nationalisé et armé cette religiosité, au sens littéral.
L’antisionisme égalitariste, c’est l’inverse : c’est l’idée qu’il faut les mêmes droits et les mêmes libertés pour toutes et tous, sans distinction ethno-religieuse. Même les sionistes de gauche disent vouloir “les mêmes droits”, mais pour eux, ces droits doivent s’exercer dans un État juif. Ils ne voient pas la contradiction. Or, tout État qui privilégie un groupe sur un autre vise l’hégémonie de ce groupe — ici, la supériorité démographique du collectif judéo-israélien sur les Palestiniens. Et cette réalité, les sionistes de gauche préfèrent souvent l’esquiver.
Depuis que notre livre, Contre l’antisémitisme et ses instrumentalisations, a remis le droit au retour au centre du débat, comme ligne de séparation entre sionistes de gauche et antisionistes, on voit d’ailleurs des évolutions. Par exemple, le collectif JJR (Juives et Juifs révolutionnaires) mentionne désormais dans ses revendications le droit au retour des Palestiniens — mais d’une manière que je trouve “sioniste”. Ils mettent sur le même plan le droit au retour des Palestiniens et celui, hypothétique, des descendants judéo-maghrébins, dont je fais moi-même partie, vers l’Afrique du Nord. Or, il n’y a jamais eu de mouvement organisé de Juifs maghrébins réclamant un tel retour, là où les Palestiniens le revendiquent depuis 77 ans. Mettre ces deux “retours” à égalité, c’est reprendre — parfois peut-être sans le réaliser — un argument classique de la propagande israélienne : “Oui, on a chassé des Palestiniens, mais des Juifs arabes ont aussi été chassés de leurs terres, donc ça s’équilibre.” Cette symétrie artificielle, c’est une façon de solder la question sans la résoudre. Et c’est, en ce sens, une posture sioniste, même si elle ne se reconnaît pas comme telle.
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