Israël ou la fuite en avant vers le pire

L’itinéraire d’Israël, comment le définir et le comprendre ? Sa descente dans l’abîme, têtue, obligée, étalée sur plusieurs décennies, présente une singularité.
{up readmore=Laburpena euskaraz | textless=Laburpena hetsi | class=up-readmore resume-eus}Nola definitu eta ulertu Israelen ibilbidea ? Amildegira bere jaitsierak, burugogorra, behartua, hainbat hamarkadatan garatua berezitasun bat badu. Har ditzagun ondoko beste herrialde batzuk, hala nola Iran edo Siria: hor badira jendetzak hondamen lasterketa geldiarazteko borrokan, beren bizia sakrifikatzeko prest. Israelen, gehien-gehienek haren lorpena nahi dute, gainerako biztanleriak axolagabekeria edo atonia duelarik.{/up readmore}
Prenons d’autres pays voisins comme l’Iran ou la Syrie : il y a là des masses qui luttent pour enrayer la course à la ruine, prêtes à sacrifier leur vie. En Israël, la grande majorité appelle son accomplissement, le reste de la population est atteint d’indifférence ou d’atonie.
Peut-être faut-il s’entendre sur ce qu’est la trajectoire fatale d’Israël. Puissance militaire et technologique, ce pays l’est assurément. Mais sa vie quotidienne, son climat social ou culturel sont aussi noirs que sa technologie militaire ou policière est fulgurante, on dirait qu’ils sont orientés en sens contraire. La puissance militaire et la puissance technologique, étroitement imbriquées, reposent sur le perfectionnement des misères infligées au peuple palestinien. Avec le temps, cette forme barbare du progrès israélien n’a pu aller de l’avant qu’avec le pillage des terres, la répression militaire, la surveillance policière, les saccages. Ce qui fait la fierté d’Israël n’existe que par la systématisation, l’industrialisation et la monétisation marchande des technologies criminelles développées à l’encontre des Palestiniens. L’enfantement de cette vocation étatique est un phénomène aussi étonnant que monstrueux. En usant d’une formule cynique, on pourrait dire que tous les mérites d’Israël devraient revenir en dernier ressort aux Palestiniens, sans qui cet État ne serait sans doute pas ce qu’il est.
Revenons à la santé de ce pays, une question essentielle. L’acharnement violent des colons et de l’armée contre les Palestiniens, les lois raciales s’imposent essentiellement en Cisjordanie, bien que les Arabes d’Israël subissent aussi quantité de lois discriminatoires. Ces crimes, au fil du temps, ont terni la morale, l’intelligence et la culture d’Israël. Et c’est précisément pourquoi ce pays vient de former un gouvernement d’hommes corrompus, racistes, avec des ministres qui appellent ouvertement à l’établissement d’un état théocratique, à la séparation des hommes et des femmes dans les espaces publics, à la ségrégation des homosexuels, au renforcement des lois d’apartheid pour tout ce qui s’écarte d’une forme de judéité de plus en plus paranoïaque.
Le consentement des Israéliens à de tels projets politiques témoigne de leur perte croissante des repères. Le sens de l’humour ou du bonheur, la curiosité ou l’intérêt pour les autres ont déserté la culture israélienne, remplacés par un autisme dépressif, étriqué et victimaire, et des subcultures emplies de superstitions. Une majorité de jeunes soutient, dit-on, les thèses du nouveau gouvernement israélien. Leur participation aux crimes collectifs exercés à l’encontre des Palestiniens au cours de leur service militaire y est pour beaucoup, mais l’endoctrinement commence à l’école dès le plus jeune âge.
Le discours officiel prétend que les crimes exercés en Cisjordanie, une sorte de no man’s land pour les Israéliens, n’atteignent pas le peuple à l’intérieur du pays. Il n’en demeure pas moins que les traumatismes des Israéliens, faits criminels très jeunes, les traumatismes refoulés, tus, mais néanmoins réels témoignent du contraire. Cet ensauvagement est d’autant plus une dégringolade qu’il est appelé, voulu par une grande majorité de citoyens, dans une logique de surenchère qui a cours depuis des décennies, et dans une fuite en avant vers le pire, nourrissant des projets de plus en plus noirs dans des esprits abâtardis.
Un peuple qui s’engage avec des forces de plus en plus brutales à asservir un autre peuple qui vit dans le même espace finit par succomber à ses propres démons pour devenir à son tour un peuple esclave. Ce n’est pas une loi, mais l’accomplissement logique d’une succession de choix. La dérive israélienne s’inscrit dans une dynamique qui ne lui est pas exclusive à l’échelle planétaire, mais qui, ailleurs, est contredite par une masse croissante d’individus et de groupes. En Israël, en revanche, les jeux semblent faits.
Ezra Nahmad
Né près de Nazareth, auteur de plusieurs reportages en Israël où il se rend régulièrement, il a notamment publié la trilogie photographique Without/Sans (2013), Sounds Hell ( 2015) et Leave (2016) aux éditions Peperoni Books (Berlin). Il est par ailleurs critique d’art pour plusieurs revues publiées en France. Il vit et travaille à Paris.
Article paru sur le site https://orientxxi.info/