On nous a volé le bleu du ciel

A moins d’avoir les yeux rivés sur votre smartphone, vous n’avez pu passer à côté des traînées blanchâtres qui, les jours de beaux temps, et pour peu qu’on se situe à l’aplomb d’un couloir aérien, peuplent l’azur en quantité toujours plus grande.
{up readmore=Laburpena euskaraz | textless=Laburpena hetsi | class=up-readmore resume-eus} Egun osoa zure smartphonari begira pasatzen ez bazara, ezin izan zara egon eguraldi ederreko egunetan, aireko korridore baten azpian, zeruan gero eta gehiago ageri diren arrasto zurixkak ikusi gabe. Ur-lurrun kondentsatua da, kerosenoaren errekuntzatik sortua, hegazkinetako erreaktoreen bidez. Beraz, inolako arriskurik ez, eragozpen estetikoa aparte, erran genezake... Ez da hain segur. {/up readmore}
Au temps du Covid, cette période extraordinaire qui a vu la bonne vieille rumeur passer à l’échelon supérieur numérique et planétaire de « fake news », elles furent baptisées « chemtrails » et accusées de propager le poison mortel. Le virus s’est calmé, il en viendra d’autres, et si les avions les transportent, ce n’est pas dans leurs soutes de kérosène mais dans le sang des passagers qu’ils baladent d’un bout à l’autre de la planète.
Si ces traînées ne sont donc pas du Covid en poudre, elles ne sont pas pour autant du CO2, celui-ci étant incolore. Il s’agit tout simplement de vapeur d’eau condensée issue de la combustion du kérosène par les réacteurs des jets. Aucun danger donc, autre que le désagrément esthétique, me direz-vous ? Pas si sûr.
Si les scientifiques ont encore du mal à comprendre les conditions de leur formation, ils s’accordent pour estimer que, sans être à proprement parler un gaz à effet de serre, la vapeur d’eau y contribue plus ou moins autant que le CO2. Car si les nuages bas de type cumulus nous protègent plutôt de la chaleur, ceux d’altitude de type cirrus ont tendance à la maintenir. Au fil de la journée, les fines traînées des réacteurs s’épaississent et finissent par se diluer sous forme de cirrus artificiels que les scientifiques qualifient donc d’anthropogéniques. Arrivé en fin de journée, alors que la météo affichait un grand ciel bleu, celui-ci s’avère plutôt blanchâtre ou bleuâtre, comme si vous aviez grossièrement mélangé les couleurs de l’Aviron Bayonnais.
Si vous faites partie de la catégorie techno-solutionniste, vous arguerez que les progrès dans l’aéronautique, avions plus légers, motorisations plus sobres ou calcul de meilleures routes, permettront de réduire les émissions. C’est hélas peu de choses face au doublement prévu du trafic aérien d’ici 2050, essentiellement à but touristique, avec, en illustration locale, l’ouverture prochaine d’une ligne directe Biarritz Marrakech(1) !
Quant au miraculeux avion à hydrogène, s’il voyait le jour, celui-ci souffrirait entre autres d’un inconvénient majeur : la combustion de l’hydrogène ne produit certes pas de CO2, mais uniquement de la vapeur d’eau ! Retour à la case départ…
Icare s’y brûla les ailes
Si l’idée d’égaler les oiseaux remonte au moins à l’antiquité, c’est le siècle des lumières, avec son dessein de supplanter Dieu dans la maîtrise de la nature qui augure les entreprises technologiques pour s’élever dans les airs. En France, avec la 1ère guerre mondiale et la victoire sur l’Allemagne, l’aviateur Guynemer devient un modèle de héros combattant(2) tandis que Saint-Exupéry, pionnier de l’aéropostale, en est son pendant humaniste et romantique.
Localement, c’est dans l’entre-deux-guerres que Latécoère initialise l’implantation de l’industrie aéronautique, celle-ci étant intimement liée au secteur de l’armement. Après guerre, Breguet, qui fusionnera avec Dassault, produit à Anglet le Nord-Atlas qui largue les parachutistes en Algérie ; l’entreprise de Marcel Bloch devenu Marcel Dassault produit l’Ouragan qu’elle livre à Israël dès 1955 et qui seront utilisés lors de la guerre des six jours. Suite à l’embargo qui suivra, la même société aidera la jeune entreprise IAI(3) à produire sur son sol une copie du Mirage 5. Depuis 1965, date de son implantation à Tarnos, Turboméca, devenu Safran, assure la maintenance des turbines des hélicoptères qui, un peu partout dans le monde, sont devenu un maillon des opérations militaires terrestres… La liste serait longue des exactions perpétrées sur la planète et dont ces entreprises sont complice(4).
Un champion local
Autour de ces géants de l’aéronautique et de l’armement s’est constituée une myriade de petites et moyennes entreprises de sous-traitance, au sein desquelles le groupe Lauak qui vient de fêter ses 50 ans d’existence fait figure de modèle. Née en Arbéroue et aux mains de la famille Charriton, l’entreprise se caractérise par une forte implication locale, un paternalisme à l’ancienne et parraine (le terme est choisi à escient) les clubs sportifs. L’entreprise qui ignore la contestation et à fortiori le syndicalisme(5) jouit encore d’une aura qui lui assure une grande impunité. Non seulement, elle est sous-traitante de Safran, Airbus et Dassault, notamment pour des pièces de Rafales ou de Mirage 2000, mais elle entretien depuis 2010 un partenariat avec l’entreprise israélienne IAI précédemment citée. Cette relation d’autant plus nauséabonde dans la situation actuelle ne semble pas déranger la direction familiale puisque, en récompense à ses employé.es dociles, Patrick Bruel(6) animait le repas d’anniversaire du groupe. On a du mal à y voir un hasard…
Au-delà de la technicité et du rêve
L’aéronautique n’est pas seulement une industrie critiquable pour ses usages et ses conséquences environnementales, elle l’est aussi pour l’extractivisme qui l’alimente en matières premières. Loin des yeux car généralement située dans les pays du sud, l’extraction des minerais, bauxite pour les fuselages en aluminium, métaux(7) et terres rares pour les composants électroniques, cuivre pour les circuits, pétrole pour les composites et le kérosène, etc., génèrent des conflits armés, déciment des communautés et détruisent irrémédiablement des écosystèmes.
Localement, le projet E-CHO(8) de production de e-bio-kérosène à partir de biomasse essentiellement forestière s’inscrit totalement dans cet extractivisme forcené au service de la croissance du secteur aéronautique. Le 14 juin prochain, à Pau, les défenseur.ses de la forêt se rassembleront pour dénoncer l’ensemble des projets écocidaires qui menacent nos conditions d’existence. Parmi eux, gageons qu’un grand nombre y sera aussi pour défendre un monde solidaire, pacifié et les pieds sur terre.
(1) Que les électeurs de la droite et de son extrême se rassurent, il ne s’agit pas de faciliter l’entrée en Europe de migrants à la recherche d’un avenir vivable, mais de nous permettre à moindre coût d’aller jouer aux riches chez les pauvres.
(2) On notera que dans l’Etat espagnol qui n’a pas participé à la grande guerre, l’aviation n’a pas joué cette fonction d’étendard national. N’oublions pas que sa première apparition fracassante y est liée au bombardement des villes républicaines par les aviations nazie et fasciste.
(3) IAI : Israel Aerospace Industries : 2e producteur d’armes en Israël, entreprise fondée clandestinement en 1948, année de la nakba.
(4) L’habitude qu’ont les employé.es d’évoquer la performance technologique ou l’excellence industrielle en mettant de côté l’usage des engins qu’ils produisent serait-elle symptomatique d’un malaise sous-jacent ?
(5) Elle a notamment profité de la crise du Covid pour se débarrasser des employés gênants, des licenciements abusifs qui lui ont valu condamnation aux prud’hommes.
(6) Le chanteur français s’est récemment illustré pour ses prises de positions ambiguës par rapport à la guerre à Gaza. Il est considéré par certain.es comme « porte-parole de tsahal ».
(7) Un exemple particulièrement révélateur de métal stratégique pour l’armement et l’aéronautique, les plus grandes réserves européennes de titane se situent en… Ukraine ! D’une certaine façon, on y fait donc la guerre pour pouvoir continuer à faire la guerre…
(8) https://lhebdo.mediabask.eus/eu/hemeroteca/mediabask/editions/mediabask_2024-09-19-07-00/hemeroteca_articles/l-e-cho-ordinaire-de-la-transition-energetique