Terrorisme d’État au Pays Basque
40 ans écoulés depuis le début de la phase la plus sanglante de la « guerre sale », véritable terrorisme d’État au Pays Basque. Une exposition sur le sujet, réalisée en 1999 par le collectif Oroit eta Sala, est visible au Biltxoko de Baiona. On pourra la télécharger ici. Rappel historique ci-dessous.
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Dans les années 70, au moment du franquisme finissant on voit émerger différentes manifestations de terrorisme d'État à l'encontre de la communauté des réfugiés politiques basques au nord de la Bidassoa. Disparitions, assassinats, attentats divers que beaucoup interprètent comme les derniers soubresauts d'une dictature condamnée à disparaître et prête à tout pour réprimer ses opposants.
En 1982 avec l'arrivée du PSOE au pouvoir à Madrid, tout le monde pense que cette époque est révolue. Mais le pire reste à venir. À partir d'octobre 1983 et jusqu'en février 1986 ( un dernier attentat mortel aura lieu le 24 juillet 87 à Hendaia), va se déchaîner la campagne d'attentats la plus violente et la plus meurtrière sur le territoire français depuis la guerre d'Algérie et tout ça dans une zone géographique de 80 km de long sur 30 km de large, les provinces basques sous administration française. Enlèvements, mitraillages, incendies, voitures piégées, une quarantaine d'attentats qui font 27 morts, 40 blessés et de nombreux dégâts matériels. À noter parmi tous ces crimes, l'enlèvement à Bayonne de deux jeunes hommes de 20 et 21 ans qui seront séquestrés, torturés pendant une dizaine de jours dans des locaux gouvernementaux à Saint Sébastien et après avoir « avoué » tout ce qu'ils pouvaient et inventé le reste, seront exécutés et enterrés dans la chaux vive. On retrouvera leur dépouille 12 ans plus tard. On se croirait dans l'Argentine de Videla. Mais nous sommes au cœur de l'Europe au début des années 1980.
Quel est l'objectif politique de cette campagne de terreur ? Il s'agit pour Madrid de forcer la collaboration policière et judiciaire du gouvernement français dans sa lutte contre l'organisation ETA et plus globalement l'indépendantisme basque. La France a déjà supprimé en 1979 le statut de réfugié politique pour les ressortissants de l'État espagnol considéré comme une démocratie. Mais l'Espagne en veut plus. Le moyen : créer un climat de terreur au sein de la la population du Pays basque nord dans laquelle des centaines de réfugié.es sont bien intégré.es. Terroriser la population pour qu'elle se retourne contre eux et accepte toutes mesures policières, administratives ou judiciaires à leur encontre.
Jose Amedo Fouce, policier espagnol condamné à 108 ans de prison (peine réduite à 12 ans) pour son implication dans le GAL, publie fin 2013 un livre, « Cal viva », dans lequel il revient sur les raisons de cette stratégie, ses objectifs politiques, son organisation et raconte par le menu les responsabilités de chacun. Amedo rappelle qu'avec le GAL, « l’objectif était de semer la peur et l’instabilité dans le sud de la France. ». Et ceci afin de forcer le gouvernement socialiste à collaborer dans la lutte contre ETA et en finir avec « le sanctuaire français ». Dans cette optique il reconnaît que si les réfugié.es, membres présumé.es de l'organisation sont la cible principale, les responsables politiques du GAL apprécient rapidement l’intérêt des victimes collatérales dans une optique de déstabilisation du Pays Basque Nord et de pression sur les autorités politique. Amedo évoque des projets sanglants non menés à bien. De quoi jeter aussi un nouveau regard sur plusieurs attentats présentés à l'époque comme des « bavures », notamment celui contre Jean Pierre Leiba, les frères Olaskoaga, les assassinats du trinquet Txiki, la mort de Christophe Matxikote et Catherine Brion et bien d'autres aux conséquences moins dramatiques. Du pur terrorisme.
Et ça marche car la classe politique désigne rapidement les réfugiés comme LE problème. Les conditions politiques pour les déportations, les extraditions puis les expulsions en urgence absolue se mettent en place. Dès janvier 84, la police française organise une rafle et déporte vers différents pays d'Amérique latines plusieurs réfugié.es politiques basques. Les réfugié.es sont contraint.es à la clandestinité. En septembre 1984 la France rompt un tabou et autorise pour la première fois l'extradition de militants basques vers l'Espagne. En juillet 86, après le retour de la droite au pouvoir débutent les expulsions en urgence absolue de façon concomitante avec la fin des attentats du GAL, expulsions dont sont victimes plus de 200 hommes et femmes. Ces expulsions en urgence absolue présentent l'intérêt de la rapidité et, à la différence de l'extradition, permettent de remettre les personnes arrêtées directement entre les mains de la police espagnole qui leur applique les 10 jours de garde à vue pendant lesquels la torture est monnaie courante. Bref, l'objectif politique du GAL a été atteint. Amedo tire d’ailleurs un bilan tactique satisfaisant du GAL même si les conséquences politiques pour le PSOE seront dévastatrices.
La suite de l'histoire est connue. Entre 88 et 96 une bonne partie du voile est levé. De hauts responsables policiers, militaires, et politiques espagnols sont inculpés et condamnés, y compris un ministre de l'intérieur. Felipe Gonzalez échappe aux poursuites mais montre son entière solidarité avec les personnes condamnées. Toutes seront rapidement libérées alors que les militants de ETA condamnés à la même époque croupiront plusieurs décennies en prison. Alors que commettre un crime dans l'exercice de fonctions officielles devait être une circonstance aggravante, cela est retenu en l'espèce comme circonstance atténuante. Deux poids, deux mesures. Utiliser la violence clandestine pour défendre l'unité de l'Espagne est moins condamnable que pour revendiquer l'indépendance du Pays Basque.
Côté français les choses restent plus obscures. L'implication de policiers français, que de nombreuses présomptions nous indiquent, ne sera jamais éclaircie. La commission d'enquête parlementaire demandée par le groupe communiste et celui des Verts en avril 96 ne sera jamais créé. Amedo dans ses mémoires souligne que la participation des fonctionnaires de police français est décisive pour passer à l'action : « Il y avait des opérations que l’on organisait d’un jour à l’autre, et cela précisément grâce à la participation de fonctionnaires français, qui rendaient les GAL beaucoup plus opérationnels. » Participation active de policiers français exempte à ce jour de toute investigation judiciaire aboutie comme celles menées dans l’État espagnol. Participation motivée par l’appât du gain et largement rétribuée sur les fonds secrets espagnols. Autant pour recueillir des informations sur les cibles potentielles, recruter des truands français pouvant agir plus aisément en Pays Basque Nord, qu'identifier sur le terrain les personnes à abattre. Élément nouveau, Amedo parle aussi d'informateurs au plus haut niveau qui les tiennent au courant des investigations en cours et leur évitent une arrestation sur le territoire français. Il confirme les noms des policiers Metge et Castets ainsi que Pierre Hassen, membre de la PAF et dénoncé jusqu'alors par le policier Lopez Carrillo (mis en examen en 2002, il bénéficiera d’un non-lieu en 2006). Il précise le rôle des « tueuses blondes » et publie la photo de l'artificier du groupe à ce jour non identifié. Mais les révélations les plus intéressantes concerne « Jean Louis », personnage clé à partir de 1985, « le plus opérationnel des Français qui ont agi avec nous. » Amedo confirme la thèse de l’assassinat de Metge, menacé d'arrestation, par ce dernier. Mais surtout il valide une intuition du mouvement abertzale à l'époque. Profitant de l'aubaine, le policier français demande (et les Espagnols valident) l'organisation d'un attentat visant Iparretarrak (bombe sous la voiture de Xabier Manterola le 1er février 1985). Dans un État de droit pourtant peu menacé, la facilité du basculement vers des méthodes expéditives et criminelles est déconcertante.
Peut-on espérer voir un jour les responsabilités françaises éclaircies et établies ? Outre la difficultés de réunir des preuves 40 ans après, l'époque a changé et le scandale potentiel n'en n'est plus un alors que les « exécutions extra-judiciaires » sont couramment pratiquées et assumées par des États dits démocratiques contre des groupes ou individus désignés comme terroristes.
En 2010, alors que des changements importants se préparaient au Pays Basque, que la transformation du conflit armé en confrontation démocratique se profilait, on a vu resurgir des indices très inquiétants d'opérations policières clandestines et de guerre sale. En quelques mois, plusieurs militants au nord ou sud de la Bidassoa ont été séquestrés pendant quelques heures, sommés de collaborer avec la police et menacés de représailles en cas de refus. Et comment ne pas évoquer le cas de Jon Anza, militant disparu à Toulouse en 2009 et dont le cadavre a été retrouvé 11 mois plus tard dans la morgue de cette ville. Des présomptions importantes laisse penser qu'il a été victime de tels agissements même si le dossier est aujourd'hui enterré.
Enfin il faut évoquer les effets produits par cet épisode du GAL dans le camp des indépendantistes et plus généralement sur l'évolution du conflit. La prise de conscience, l'engagement, voire la radicalisation de beaucoup de militant.es remonte à ces années-là. Beaucoup ont été révolté.es par la brutalité de l'appareil d'État espagnol digne d'une dictature latino-américaine et ont perdu toute illusion sur la possibilité d'une issue politique négociée. La poursuite de l'action armée leur est alors apparue comme la seule réponse à ce terrorisme d'État. Beaucoup de réfugié.es politiques de la fin des années franquistes ont été contraint.es à la clandestinité par les attentats du GAL, relayés par la chasse organisée contre eux par la police française. L'action du GAL a déclenché la collaboration accrue de la France mais a aussi jeté beaucoup d'huile sur le feu et relancé le cycle action-répression-action.
Combien d'années de conflit violent aurait-on pu gagner si cet épisode n'avait pas eu lieu, si les gouvernements espagnols et français avaient fait d'autres choix ? Les pourparlers de 1989 à Alger entre le gouvernement espagnol et des représentants de l'organisation ETA aurait pu se dérouler dès 84 et dans un climat totalement différent. Combien de souffrance évitée de part et d'autre ? Le Pays basque et ses habitant.es auraient probablement connu une autre histoire.