Avant que le numérique ne nous engloutisse

Un article paru dans la revue souletine Bamba suivi d'une note sur Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun*.
Peut-on se réjouir de ce que l'idée et la concrétisation de l' automobile ont produit sur la planète, de l'ampleur des mutations qu'elles ont provoquées dans l'histoire des espèces et notamment de la nôtre ? Cela a commencé par une grande tromperie. D'abord, nommer cette chose Automobile était une escroquerie monumentale car on voit bien tout ce qu'il faut mettre en œuvre pour faire bouger cette masse inerte. Ensuite sur la liberté que la machine promettait puisqu'en fait, elle enchaîna l'Homme au travail pour la fabriquer (pour se la payer), elle, ainsi que tout son monde. La bagnole a accélérer le rythme de l'agitation générale jusqu'au vertige, ça oui, on ne lui enlèvera pas ! Même vu de très haut dans les airs, les balafres faites à la Terre par l'automobile sont visibles. A jamais ?
Et voilà qu'un péril d'ampleur au moins égale menace de nous perdre à une vitesse encore plus folle. L'informatisation de tous les gestes humains. Et son terminal fétiche qui tient dans la main, le smartphone. Cette fois, mode écologiste oblige, elle avance auréolée de sainteté, un pur esprit, immatériel. La nouvelle promesse dépasse celle de l'hygiénisme d'antan, la technique numérique serait d'une conception immaculée, propre comme rien jusqu'ici ne l'a été et permettant d'économiser énergie et matières enfin remplacées par la circulation de l'information à la vitesse de la lumière.
Le mythe c'est celui de la feuille de papier qui coûterait plus cher à la nature qu'un SMS. Faites un geste pour la planète ! Et nous en sommes arrivés au point où celui qui ne possèderait pas d'ordiphone est perçu comme celui qui cause le plus de dommage à la société, qui empêche la marche vers l'avant. Il oblige en tout cas à des détours et des stratégies dont la mémoire s'efface chaque jour un peu plus. On n'allait tout de même pas maintenir des cabines téléphoniques pour le 1% réfractaire de la population ! Ce qui rend la menace solide, c'est le consensus quasi total qui l'accompagne. Des plus capitalistes au plus révolutionnaires, personnes ne semble prêt à remettre en cause cette course éperdue avec l'objet qui permet tout en poche. L'ordiphone n'a pourtant pas été inventé pour facilité l'organisation de manifs, comme la bagnole, il n'est qu'un moyen de poursuivre la production de marchandises. Economie ou écologie, il faudra bien choisir.
Il y a bien des aspects de la systématisation du smartphone qui passent inaperçus. Au-delà de ce lien permanent qui se fait obligatoire et de la disparition du face à soi (on trompe l'ennui pour ne pas le vivre) ainsi que du face à l'autre (les regards s'enfuient dans l'écran), il y a l'individualisation des coups de fils, par exemple. Souvenez-vous, autrefois, on appelait une maison et on demandait à parler à un/une tel/telle. Le smartphone est l'outil de l'évitement, on ne risque plus l'imprévu, on touche sa cible à coup sûr car chacun est un numéro. Un autre qui me tient à cœur (à l'écœurement!) : ceux qui se déplacent en regardant l'écran du GPS savent-ils où ils se trouvent sur Terre ? Ont-ils un cap ? Cherchent-t-ils le nord, lèvent-ils les yeux au ciel pour voir le soleil, les étoiles ? Tout ce qui existe entre le point de départ et celui d'arrivée a perdu toute consistance.
Mais les désastres écologique et humain générés par ce fol engouement, eux, ne pourront rester longtemps occultés. Ce qu'on n'a pas réussi contre la voiture individuelle à moteur, le réussira-t-on contre le smartphone ? Un sursaut avant le grand choc dans le mur. Ce serait pas triste de revivre de “vieux” gestes, les apprendre aux plus jeunes qui ne peuvent les connaître. Bon, c'est pas la première fois que vous entendez ça, peut-être, et vous ne croyez pas à un retour en arrière, ni à la multiplication des lieux sans smartphone et pas plus à la possibilité de renouer avec des relations dénumérisées, ici, en Soule même, dans la vie quotidienne, à la fin de la connexion permanente et au renoncement à tout savoir en un clic… Ce n'est pourtant pas une question de croyance.
Pour nourrir une réflexion qui me semble urgente, je vous propose la présentation d'un livre empruntée au numéro 15 de la revue L'Inventaire* paru récemment. Inutile d'en rajouter. Je vous laisse lire.
* L'Inventaire, par abonnement, 26€ les trois numéros. Chèque à envoyer à L'Inventaire 2215, Les Bouchoux. Petites Combes 39370 LES BOUCHOUX
Note sur Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun*
Avec Barbarie Numérique (1), Fabien Lebrun apporte des éléments précieux à la critique de l’industrie numérique et à la réflexion anti-industrielle de manière générale.
(1) Fabien Lebrun, Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté, éditions L’Échappée, 2024.
Dans ce livre conséquent (427 pages), documenté, dont la lecture est parfois abrasive tant sont violents les faits qui y sont rapportés, Fabien Lebrun prolonge une réflexion ouverte dans son précédent ouvrage (2) et que l’on pourrait qualifier de matérialiste et matérielle, c’est-à-dire centrée sur les conditions de production des objets numériques et sur les ravages humains et environnementaux sur laquelle cette production repose. La focale est ici placée sur le territoire du Congo, sorte d’« anomalie géologique » dont le sous-sol renferme en quantité massive les métaux et terres rares nécessaires à la production des objets connectés. Le pays constitue ainsi un concentré des logiques de prédation et de destruction, à la fois point de départ (appropriation des terres, des corps et des biens, production des matières premières) et point d’arrivée (destruction du milieu et des populations poussée jusqu’à son terme) du capitalisme industriel, dont la version technologique représente l’étape la plus avancée. Le propos, préfacé par Alain Deneault et précédé d’un avant-propos de Denis Mukwege, suit une progression chronologique, qui replace la situation actuelle de la RDC dans la perspective historique des quatre derniers siècles. Cette analyse de long terme présente plusieurs avantages.
(2) Fabien Lebrun, On achève bien les enfants. Ecrans et barbarie numérique, Éditions Le bord de l’eau, 2020.
Elle permet d’abord de retrouver la profondeur de certains cadres d’analyse marxistes, en particulier ceux centrés sur l’accumulation primitive du capital, terme forgé par Marx au début du Capital et prolongé notamment par Rosa Luxembourg (3) pour sa dimension coloniale et Silvia Federici (4) pour sa dimension féministe : le capitalisme débute par un processus violent d’appropriation des ressources premières non marchandes : les terres (privatisation, enclosure), la force productive (esclavage, exploitation des populations indigènes), et les femmes (force reproductive) et vient ainsi au monde « dégoulinant de sang et de boue par tous ses pores et de la tête aux pieds (5) ». La barbarie associée à l’extraction des matières premières nécessaires à la fabrication des objets numériques est donc replacée dans l’histoire plus longue du capitalisme industriel. Fabien Lebrun montre comment cette logique d’accaparement est une clé de lecture centrale de l’histoire du royaume Kongo (devenu Congo, puis RDC…) et permet d’établir un lien entre les différentes formes de prédation subies par le pays au fil des siècles. Les 13 millions d’individus déportés en 150 ans sur le continent américain lors de la traite négrière, utilisées comme source inépuisable de force de travail gratuite et qui ont rendu possible l’accumulation de richesse et l’émergence de l’Occident moderne ; les 10 millions de morts entre 1880 et 1930, et l’exploitation violente de l’ivoire, des diamants et du caoutchouc accompagnant l’essor de l’industrie européenne alors que le Congo était la propriété privée du roi belge Léopold ; les 5 à 15 millions de morts depuis 1998 en RDC (conflit le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale) victimes de la violence qui s’y déploie, directement liée à l’exploitation des métaux rares par les industries minières et les GAFAM qui les soutiennent, doivent se lire comme autant de visages de la destruction consubstantielle aux différentes étapes du capitalisme industriel. Cet accaparement toujours renouvelé des ressources, des terres et des hommes est ici décrit jusqu’à son terme, c’est-à-dire jusqu’à la perspective de l’épuisement des ressources terrestres, en l’occurrence les métaux rares, conduisant ainsi Fabien Lebrun à proposer le concept d’accumulation définitive du capital, stade ultime où le capitalisme toucherait aux limites matérielles de son expansion et conduirait ainsi à son autodestruction.
(3) Rosa Luxembourg, L’accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme, Éditions Agone, 2019
(4) Sylvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Éditions Entremonde, 2017
(5) Karl Marx, Le Capital. Critique de l’économie politique, Livre 1, Éditions sociales, 2016, p. 727.
Cette réflexion matérialiste, portant attention aux conditions de production, permet ainsi de développer une critique matérielle du numérique et de proposer une « contre-histoire matérielle des objets connectés ». Il s’agit ici de s’opposer à l’imaginaire de dématérialisation sur lequel repose l’industrie numérique qui doit apparaître pour ce qu’elle est : la réalité virtuelle qu’on nous promet est profondément ancrée dans la matière, et elle l’est avant tout par son aspect destructeur. A l’inverse, l’exploitation des ressources minières est la clé de lecture centrale des violences en RDC depuis 30 ans. La quatrième partie de l’ouvrage, notamment, revient longuement sur les conséquences tragiques de l’extraction de ces minerais sur l’environnement et les hommes. Il cite ainsi, jusqu’à la limite du supportable, les témoignages de torture, de viols, de massacres, de ravages environnementaux, directement liés à la production des matières indispensable à la révolution « verte et numérique ». Il rappelle comment, dans le temps, l’apparition de nouveaux types d’objets technologiques (instrument de télésurveillance nécessitant du germanium en 1996, augmentation de la demande d’étain pour l’électrification « écologique » en 2004, apparition du smartphone en 2007, des tablettes en 2010), est systématiquement associée à une reprise et une reconfiguration des conflits. Sur le plan géographique, il montre, étude du Lancet à l’appui (6), comment les zones d’accès aux ressources minières en fonction de la demande recouvre systématiquement les zones de violences en particulier les viols à grande échelle.
(6) « Mortality in the Democratic Republic of Congo: a nationwide survey », Coghlan, Benjamin et al., The Lancet, Volume 367, Issue 9504, 44 – 51.
Fabien Lebrun ne propose donc pas seulement un travail de documentation. Il réalise aussi un véritable travail de théorisation et donc de structuration de la pensée critique. Son approche matérielle/matérialiste permet par exemple, s’il était encore besoin, de clore la discussion des usages du numérique. La production des objets connectés repose sur des ravages, pillages, tortures et viols, dans des proportions jusque-là jamais connues. Les smartphones et tablettes arrivent dans nos vies, déjà « dégoulinant de sang, de boue » et de souffrance. La question de savoir s’il existerait un « bon usage » ou même une coexistence possible avec les outils numériques, dans une hypothétique perspective critique apparaît donc pour ce qu’elle est : décalée voire indécente. Et l’ouvrage nous mène à cette conclusion : il ne peut exister de pensée écologique, émancipatrice ou même féministe adossée à un smartphone. Conséquent sur ce point, Fabien Lebrun défend au terme du livre un « abandon de la production électronique », en soulignant, à chaque étape, la responsabilité des différents acteurs : celle de l’industrie, des média, mais aussi, comme le rappelle Denis Mukwege, celle des consommateurs occidentaux : « nos appareils technologiques sont souillés du sang des Congolais et nous sommes complices en achetant des appareils fabriqués à partir de ce minerai de sang (7) » . Interrogé, lors d’une présentation publique du livre, sur la difficulté à tenir une position aussi cohérente que radicale, au moment où les vents contraires soufflent forts, l’auteur s’est montré d’un optimisme mesuré et résolu : l’objectif ne saurait être autre chose qu’un démantèlement de l’infrastructure numérique. Et chaque mouvement dans cette direction, même partiel, même décevant, est bon à prendre : ici une lutte locale contre la disparition des guichets physiques, là un projet interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans…
(7) Entretien avec Denis Mukwege dans La voix du Rotary, 12 octobre 2022.
Enfin, en mettant en lumière les conditions matérielles de la destruction technologique dans laquelle le monde moderne est désormais tout entier plongé, Fabien Lebrun semble en regard poser cette question vertigineuse : quelle peuvent être les conditions matérielles d’une pensée critique ? D’où viendra-t-elle ? Et par qui sera-t-elle portée ? L’ouvrage semble esquisser deux réponses : elle ne pourra se situer qu’en dehors de la cage numérique. Et ne peut actuellement être que minoritaire.
Maxime Lebecque